Schlumberger
 
La Terre, une planète bien vivante
Le tsunami asiatique au Sri Lanka
Une expérience vécue

SEED
 

(31 décembre 2004)
…écrit sur place dans les heures qui ont suivi la catastrophe.
Les notes à la fin du texte ont été ajoutées plus tard…

  Les tsunamis
Vue prise en direction du nord depuis le parc de l'hôtel qui longe la plage. Cette photo a été prise vers 10h05 (heure locale) et montre l'eau à son plus bas niveau. Le contraste des couleurs sur les rochers et la partie la plus pentue de la plage permettent de repérer le niveau normal de l'eau. Les personnes en chemise blanche à droite de la photo sont des employés de l'hôtel qui évacuent la plage.

Professeur Chris Chapman
Conseiller scientifique

26 décembre, Ahungalla, Sri Lanka,
09h30 heure locale (03h30 GMT)

Mon épouse Lillian et moi-même étions en train de prendre notre petit déjeuner face à la mer, à l'Hôtel Triton, situé à Ahungalla au Sri Lanka, à 30 km environ au nord de Galle. La semaine précédente, nous avions visité le Parc National Yala et la ville de Galle, lieux dont nous avions peu entendu parler avant la catastrophe, mais qui sont aujourd'hui tristement gravés dans nos mémoires à tous. (Parmi les 150 personnes séjournant au Yala Safari Game Lodge, seules 11 ont survécu.) Le centre de Galle qui abritait un fort et un port construits par les Portugais et les Hollandais aux 16ème et 17ème siècles et classés au patrimoine mondial de l'Unesco, a pratiquement entièrement disparu. L'hôtel Triton, un immeuble sur trois niveaux conçu en 1981 dans les règles de l'art par le célèbre architecte sri lankais Geoffrey Bawa1 (voir les informations en anglais du site de l'association d'architectes ArchNet sur Geoffrey Bawa et l'hôtel Triton) a, heureusement, mieux résisté à l'assaut des vagues. Alors que nous finissions notre petit déjeuner, le niveau de la mer s'est lentement élevé de quelques mètres jusqu'au niveau de la piscine de l'hôtel et une première vague a déferlé doucement sur la piscine et le hall de l'hôtel.

Immédiatement, l'idée d'une forte marée nous a semblé étrange : nous avions, Lillian et moi, plusieurs fois marché sur la plage. La mer était calme et n'annonçait aucune marée. « Il a dû y avoir un tremblement de terre dans l'océan Indien » ai-je dit à Lillian. Mais ne disposant d'aucune expérience préalable, j'ai supposé qu'il devait s'agir d'un séisme peu important. Lillian, habituée depuis 30 ans à mon flegme typiquement britannique, est tout de suite allée parler au Directeur de l'hôtel pour le prévenir que cela risquait d'empirer et qu'il était important de faire évacuer la plage. Tout doucement, la mer s'est mise à redescendre et le personnel de l'hôtel a commencé à nettoyer. Mais, au lieu de rester à son niveau normal, elle a continué à se retirer pendant environ 20 minutes et j'ai réalisé que quelque chose d'important se préparait. La mer était peut-être à 7 m au-dessous du niveau normal1. Lillian est retournée voir le Directeur de l'hôtel, qui a envoyé immédiatement les employés prévenir les gens avec un mégaphone et les prier de quitter la plage. Nombreux étaient ceux qui étaient redescendus sur la plage par curiosité.

  Les tsunamis
Vue de l'étage supérieur de l'hôtel, 7 minutes plus tard (10h12 environ, les intervalles de temps étant plus précis que les heures elles-mêmes) alors que l'eau a atteint son niveau maximum. Cette vue est prise au-dessus de la réception et de la piscine en direction de la mer.
  Les tsunamis
Une vue du même emplacement, 11 minutes plus tard (il est environ 10h23) tandis que l'eau se retire rapidement, emportant débris de meubles, portes, fenêtres arrachés au rez-de-chaussée de l'hôtel.
  Les tsunamis
Les séquelles du passage de la vague plus tard dans l'après-midi, entre le hall de réception et la piscine. A l'arrière plan, la salle à manger a perdu son mobilier et ses fenêtres.

10h10
C'est alors qu'est arrivée la grosse vague, elle devait faire une hauteur d'environ 7 m au dessus de la normal1. La plupart des résidents de l'hôtel étaient déjà près des escaliers et se sont mis à gagner les étages supérieurs. Au début, certains s'étaient trouvés piégés au rez-de-chaussée dans leurs chambres ou dans les parties communes, mais le personnel de l'hôtel s'est vite porté à leur secours. Les hôtesses de la réception de l'hôtel ont été projetées à travers le hall jusque dans les jardins de l'hôtel et ne doivent leur survie qu'aux palmiers auxquels elles se sont agrippées. Le rez-de-chaussée de l'hôtel a été complètement dévasté : les portes et fenêtres, les meubles et effets personnels avaient disparu, éparpillés d'abord au loin, puis emportés par la mer. L'électricité, l'eau et le téléphone ont bien sûr été immédiatement coupés. Heureusement, aucune victime n'est à déplorer parmi le personnel de l'hôtel et les clients, mais les communautés de pêcheurs du voisinage n'ont pas eu autant de chance... Avant l'arrivée de la vague, nous avions vu, au loin, des villageois descendre à la plage pour voir la mer qui se retirait. C'est terrible, car nous n'avons pas pu les prévenir, tellement tout est arrivé rapidement. Un Autrichien d'un certain âge, qui était sorti pour faire sa petite promenade matinale, a été projeté sur les rochers par la première vague, puis sauvé par des villageois. Il était en train de retourner à l'hôtel lorsque les vagues suivantes sont arrivées et il a survécu en s'agrippant à une clôture. Quelques personnes ont été légèrement blessées (principalement des coupures et des contusions, mais aucune blessure grave). Ce sont les personnes qui se sont trouvées piégées par la vague qui ont le plus souffert.

Après le contrecoup de la grosse vague, le niveau de la mer a continué d'osciller durant plusieurs heures. les pics se sont produits à environ 09h30, 10h10 pour le plus grand, 11h, 11h10, 11h50, 12h35, 12h55, etc. (heure locale). Les troisième et quatrième vagues ont été plus violentes que la première, même si elles semblent à présent insignifiantes. Dans l'après-midi, l'amplitude des oscillations avait fortement diminué, mais demeurait encore visible. Seuls quelques résidents ont quitté l'hôtel, car personne n'était encore conscient du risque de répliques. Chose surprenante, alors que les cuisines avaient été détruites, au moment du déjeuner le personnel de l'hôtel est venu nous apporter de la nourriture et de l'eau en bouteille, et un médecin local a même soigné les blessés. A la nuit tombante, nous avons appris que des cars avaient quitté Colombo pour venir nous chercher, mais qu'ils avaient des difficultés à passer car les routes étaient bloquées. On nous a servi un autre repas, je ne sais comment, et nous nous préparions à passer une longue nuit à la lueur de quelques bougies (le soleil se couche vers 19h00). Les cars sont arrivés à 22h00 et l'hôtel a été évacué. On nous a servi de nouveau des sandwiches et des boissons, sortis on ne sait d'où ?

Durant notre voyage nocturne, nous avons pu nous rendre compte de la dévastation, mais nous n'avions pas encore conscience de la véritable ampleur de la catastrophe (comme le reste du monde, d'ailleurs). De toute façon, nous avons dû prendre un itinéraire tortueux à l'intérieur du pays pour éviter les routes coupées et les zones les plus touchées.

01h00 (le lendemain matin)
Nous sommes arrivés à Water's Edge, nouveau complexe sportif et hôtelier aux environs de Colombo. Bien qu'encore en travaux, le bar, le club de sports et la salle de danse étaient ouverts. Pendant la journée, le directeur nous a fourni 200 matelas, des draps, des oreillers et des serviettes de toilette ! Le club de sports était bien utile, car c'était le seul endroit avec un poste de télévision sur lequel on pouvait suivre les actualités sur CNN. Nous avons logé dans la salle de danse pendant les 3 nuits qui ont suivi. Les deux jours suivants, les gens ont peu à peu été relogés dans d'autres hôtels ou pris l'avion du retour. Le mercredi 29 au matin, nous étions les derniers à partir et nous avons pris notre avion comme prévu (comme nous avions déjà confirmé notre vol, nous n'avons pas cherché à le modifier). Arrivés à Heathrow, nous avons dû subir l'accueil plutôt pesant des services de police de l'aéroport.

Qu'aurais-je pu faire de plus ? Avec le recul, je pense que j'aurais dû être plus catégorique quant à l'imminence du risque et faire monter tout le monde dans les étages avant la grosse vague. Cela aurait épargné le traumatisme du sauve-qui-peut final (je n'imaginais pas pouvoir encore courir aussi vite) et sans doute évité quelques blessures légères ainsi que des pertes matérielles, mais cela aurait pu aussi provoquer une panique générale. Heureusement, il n'y a pas eu de victime. Avec le temps dont nous disposions et l'éloignement, nous n'aurions pas pu faire grand chose pour les villages alentour.

Est-ce qu'un système d'alerte immédiate aurait été utile ? Bien sûr, mais la situation est assez différente de celle du Pacifique : le taux de récurrence de ces tsunamis est très peu élevé. Il semble d'ailleurs qu'il n'y ait aucun exemple récent. Les habitants ont mentionné un tsunami qui se serait produit il y a plus de 2 000 ans, mais je n'ai pas pu vérifier cette information2. Si un événement ne se produit qu'une fois par génération, le manque de réaction de la population est tout à fait normal. Nous disposions de 40 minutes, et malgré cela nous ne nous sommes pas comportés de la manière la plus rationnelle. Les distances et donc les délais d'alerte sont plus faibles que dans le Pacifique. De plus, quand elles existent, les infrastructures de certains pays du pourtour de l'océan Indien restent fragiles. En tout cas, un système d'alerte immédiate est techniquement facile à réaliser et peu coûteux, il faudrait bien entendu en installer un. Le mieux serait de s'en servir comme catalyseur et moyen d'incitation pour améliorer les infrastructures locales, plutôt que d'imposer des mesures de l'extérieur.

    Informations utiles (approximatives)
    Magnitude du séisme 9 sur l'échelle de Richter
    Longueur de la faille 400 km
    Mouvement maximum
de la faille
20 m
    Mouvement vertical
maximum du fond océanique
10 m
    Hauteur typique d'une
vague en pleine mer
2 m
    Déplacement d'eau
horizontal en pleine mer
40 m
    Vitesse de propagation du tsunami 800 km/h
    Distance entre l'épicentre
et le Sri Lanka
2 000 km

La première vague annonciatrice s'est-elle également produite dans les autres régions ? A l'heure où j'écris cet article, je n'en ai pas entendu parler dans les médias. Je ne sais toujours pas avec certitude ce qu'il est possible de déduire de la périodicité de 40 à 45 minutes3 entre le passage de vagues successives. Cela dépend-t-il du phénomène sismique ou du mode de propagation ? Sur le moment, je n'ai pas pensé aux phases de Jeffreys4, d'Airy ou autre. Plus tard, je me suis rendu compte que j'aurais pu déduire approximativement l'emplacement de la source du tsunami si seulement je m'étais souvenu de ma thèse de doctorat d'il y a 35 ans sur la diffraction des ondes sismiques. Entre deux vagues successives, les débris formaient une barre considérable, suffisamment dense pour recouvrir l'eau. Orientée au sud pendant le reflux et au nord pendant le flux, elle indiquait que les vagues, venant d'une source située au sud-est du Sri Lanka, subissaient une diffraction sur la côte sud. En fait, nous étions tout simplement abrités par l'île !

Nous avons entendu des histoires intéressantes à propos de la réaction des animaux. Un Anglais, qui logeait dans une famille sri lankaise près de Matara, s'est réfugié sur les hauteurs lorsque l'alarme annonçant l'approche de la vague a été lancée (comme nous, la population avait dû être alertée par une première vague). A son arrivée, il a eu la surprise de trouver le bétail déjà là qui errait en liberté. Malgré la dévastation totale, on n'a trouvé aucun cadavre d'animal dans le Parc National Yala.

En Occident, nous avons tendance à penser que l'Internet a constitué la grande révolution technologique de la fin du 20ème siècle. Dans des pays comme le Sri Lanka, le portable a bouleversé l'organisation de la vie locale, bien plus qu'on ne le croit.

Que garderai-je en mémoire ?
L'extrême générosité et la gentillesse des Sri Lankais. Pour quelle raison 200 touristes, qui ne risquaient plus rien après la plus grosse vague, ont-ils été si bien traités ? Bien que le personnel de l'hôtel vienne des villages voisins, où les pertes ont été considérables, beaucoup sont restés sur place pour nous secourir et s'occuper de nous. A notre arrivée à Water's Edge, l'adjoint du directeur a offert son portable à ceux qui n'avaient pas réussi à joindre leurs proches, car le complexe hôtelier dans lequel nous étions réfugiés n'était encore équipé d'aucune ligne internationale directe ou de connexion Internet. Nous avons été soulagés de pouvoir appeler notre fille (mon directeur au Centre de recherches Schlumberger de Cambridge, Michael Thambynayagam, l'avait déjà contactée ainsi que l'évêque catholique de Colombo pour tenter de nous localiser). Notre guide Sri Lankai, Peter Perumal (de l'agence Walkers Tours), bien qu'il ait perdu des collègues et probablement des membres de sa famille, et malgré les préparatifs du mariage de sa fille prévu le 28 décembre, a même fait un détour pour venir nous voir au Water’s Edge et vérifier que tout allait bien pour nous. Sur le plan local et individuel, les Sri Lankais sont imaginatifs, organisés et généreux. Malheureusement, l'infrastructure du pays est fragile et incapable de répondre à une tragédie de cette ampleur. Dès que le pays sera suffisamment reconstruit, nous vous encourageons vivement à visiter cette région magnifique. Nous savons déjà que nous reviendrons.


Remarques

  1. Dans les premières versions de cette lettre, j'ai indiqué 10 m. Mais en regardant mes photos plus attentivement, j'ai constaté que j'avais probablement exagéré la hauteur des vagues. Le chiffre de 7 m est sans doute plus près de la réalité.
  2. Le récent article de K.Satake, Tsunamis paru dans l'International Handbook of Earthquake and Engineering Seismology, 2002, chapitre 28, pp 437-451, Academic Press, ne mentionne aucun tsunami dans l'océan Indien. La carte de répartition géographique ne concerne que l'océan Pacifique.
  3. K. Satake, ibid, ne mentionne pas cette périodicité. N.F. Barber, dans Water Waves, 1969, Wykeham Publications Ltd. (Londres), mentionne une durée de 10 ou 20 minutes ; B.A. Bolt, dans Earthquakes: a primer, W.H. Freeman and Company fait état d'une période de 15 minutes pour le tsunami qui a eu lieu à Hilo, Hawaii, en 1975 (p. 79); et Bullen, K.E. et Bolt ( B.A., 1985) mentionnent dans leur ouvrage An Introduction to the Theory of Seismology (4ème Ed., Cambridge University Press (p. 465)) que « dans certains cas, il y a plusieurs grandes vagues, séparées par des intervalles de quelques minutes et la première de ces vagues n'est pas toujours la plus importante. La première grosse vague est souvent précédée d'un très important reflux de l'eau du rivage, qui peut commencer plusieurs minutes ou même une demi-heure auparavant. » C'est une description conforme à nos observations, hormis la plus grande périodicité, due vraisemblablement à la magnitude et au mécanisme du tremblement de terre.
  4. H. et B.S. Jeffreys, dans Methods of Mathematical Physics, 1962, Cambridge University Press, décrivent la dispersion des vagues (chapitre 17.09, voir équation 21), mais n'expliquent pas ces oscillations aussi longues (voir mon argumentaire théorique). Cette périodicité provient vraisemblablement de l'ampleur du séisme.

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